HISTOIRE DU TRADE-UNIONISME - Editions Les Nuits rouges
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Beatrice PORTER & Sydney WEBB

HISTOIRE DU TRADE-UNIONISME

Les Origines – La Période révolutionnaire (1799-1842)

Présentation

Parue initialement en 1894, cette monumentale histoire du trade-unionisme, dont nous ne publions ici que la première partie, est un classique des études du genre, et pas seulement de celles qui concernent la Grande-Bretagne, même si contrairement à son titre elle traite essentiellement du mouvement ouvrier britannique. C’est en effet logiquement au cœur de la première puissance industrielle et commerciale de l’époque que se sont développées, grosso modo entre 1750 et 1860, les premières organisations de défense salariales de l’histoire.  Pour autant, celles-ci ne sortaient pas du néant. Sydney Webb et Beatrice Porter ont retrouvé nombre de traces de sociétés ouvrières dont les plus anciennes remontent au « Moyen Age » – période qui pour eux semble se prolonger jusqu’au milieu du XVIIe siècle. Sur cette question des origines, controversée à l’époque, les auteurs expliquent longuement que les Trade Unions ne procèdent pas des Gilds ou des Companies médiévales, bien que l’organisation corporative de ces dernières cumulait dans ses attributions la défense des intérêts des maîtres comme des compagnons – ceux-ci possédant leurs instruments de travail et ayant toujours la perspective de parvenir un jour à la maîtrise. C’est donc la rupture progressive de ce contrat social qui aurait donné naissance aux syndicats ouvriers. De même précisent-ils que ce n’est pas exactement la misère engendrée par la première révolution industrielle de la fin du XVIIIe siècle (le Factory System) qui fut cause de l’émergence des Unions, mais la déqualification des artisans prolétarisés par les industriels, du textile notamment. Ce qu’en langage marxiste classique on nomme la séparation du travailleur des moyens de production. C’est parmi ces « petits patrons ouvriers » (dont le « personnel » se réduisait essentiellement à leur seule famille) que s’est édifié le syndicalisme grand-breton, plus que dans les manufactures à la discipline quasi-militaire dont les emplois répétitifs étaient occupés souvent par des immigrés irlandais, des femmes et des enfants, main-d’œuvre non qualifiée et évidemment plus malléable. Henry Pelling explique cette difficulté qu’avaient ces ouvriers à s’organiser par « le caractère moins indispensable de leurs métiers, des dislocations causées par le progrès technique, sans parler de l’analphabétisme de certains et le caractère temporaire des emplois ». Au cours des années 1860-70, poursuit l’historien, c’étaient encore les corps de métiers traditionnels (charpentiers, maçons, imprimeurs, relieurs, mécaniciens, cordonniers), qui dirigeaient les travaux du bien nommé Trades Union Congress (Congrès des syndicats de métiers) – appellation qui fut préférée à Labour Congress (Congrès du travail) – réuni chaque année après 1868.

Le réformisme fondamental des deux dirigeants de la Fabian Society transparaît évidemment à chaque paragraphe de leur ouvrage. Ils désapprouvent fortement l’extrémisme et la violence de certaines actions du jeune syndicalisme – même s’ils lui accordent des circonstances atténuantes –, allant parfois jusqu’à reprendre à leur compte les qualifications péjoratives appliquées par les patrons aux fractions les plus déterminées du prolétariat britannique. Mais il faut convenir que ce modérantisme s’accorde avec la pratique globale du mouvement ouvrier britannique. Hormis la « période révolutionnaire »  de la première moitié du XXe siècle et ses brusques surgissements de violence contre les biens ou les personnes des propriétaires, les trade-unionistes anglais se sont par la suite résolument engagés dans la voie de la négociation avec les industriels, en s’appuyant sur le droit du travail qu’ils s’efforçaient de faire progresser et sur la grève aussi, parfois. A l’exception de quelques crises qui troubleront le long fleuve tranquille des relations sociales, le syndicalisme britannique n’utilisera plus la menace de l’abolition du salariat pour obtenir des augmentations de salaires et la reconnaissance de son existence. Imité en Amérique du Nord et en Europe du Nord, il se cantonnera à sa fonction essentielle  : le marchandage collectif du prix de la force de travail. Il se distingue en cela du modèle qui a longtemps prévalu dans les pays latins européens où une large fraction du syndicalisme se voulait révolutionnaire, même si cela contredisait sa pratique réelle. Aujourd’hui encore, l’appellation de « trade-unioniste » désigne une variété de syndicalisme qui accepte le capitalisme, et parfois dans sa déclinaison libéraliste, sans s’interdire cependant, comme aux Etats-Unis à certaines époques, de mener des combats violents quand la nécessité l’impose et quand la conjoncture le permet.

Mais avant d’en arriver là, les militants ouvriers britanniques ont dû mener de rudes combats – c’est l’objet de cette première partie – pour imposer leurs organisations et un minimum de droits démocratiques. C’est en cette période de formation de la classe ouvrière qu’ont été forgées les théories de la survaleur, du salaire comme prix de la seule force de travail, et de l’armée industrielle de réserve que Marx synthétisera plus tard. Elles furent le fait de penseurs tels Thomas Hodgskin, William Thompson, Bronterre O’Brien qui avaient développé dans un sens socialiste les thèses de l’économiste David Ricardo sur le travail mesure de la valeur des marchandises. Ils étaient proches du chartisme, ce mouvement démocratique et socialiste des années 1830 dont « les Webb » pensent qu’il devait son essor en bonne partie à l’insuccès des luttes syndicales, systématiquement réprimées au nom du dogme libéraliste du « laisser-faire ». Nombre de syndicalistes rejoignirent alors les rangs des chartistes, mais pas autant que ces derniers l’auraient souhaité, assurent les auteurs. Une opinion aujourd’hui contestée par les historiens contemporains. Votée en 1832 sous un ministère whig, la réforme électorale ne fera que doubler le nombre des électeurs, qui passera à 800 000 environ. Soit 1 électeur pour 30 habitants contre 1 pour 200 en France à la même époque. Il faudra attendre 1918, au terme de conquêtes politiques progressives, pour que soient autorisés à voter l’ensemble des adultes de sexe masculin et 1928 pour qu’ils soient rejoints par les femmes de plus de 21 ans ; le scrutin secret ayant été instauré en 1871. Cette nouvelle déception, renforcée deux ans plus tard par l’édiction de l’inhumain amendement à la Loi sur les pauvres, sommés de choisir désormais entre l’enfermement dans les workhouses et l’acceptation d’emplois à vil prix, entraînera de nombreux militants à vouloir contourner le pouvoir capitaliste en tentant de construire des îlots de socialisme hic et nunc. Ces expériences furent menées sous l’impulsion de l’industriel socialiste Robert Owen (1771-1858), malgré l’échec de la communauté qu’il avait fondée en Amérique en 1826. Rendant hommage à la générosité et à la fougue militante d’Owen, qui fut aussi à l’origine de la première grande, et éphémère, confédération syndicale en 1834, les auteurs montrent les limites de ces coopératives de production ou de consommation. Ils les décrivent comme de « petits Etats socialistes » incapables de résister à l’environnement capitaliste et inévitablement destinés à le réintégrer à terme. Notons tout de même que les réseaux de distribution coopératifs comptaient encore 3 millions de membres en 1914.

Pour les auteurs, l’âge adulte du syndicalisme commence dans les années 1850, peu après l’extinction du chartisme, avec l’apparition d’un nouveau modèle, dit du « nouvel unionisme ». C’est-à-dire à une époque où, selon Eric Hobsbawm, « les Britanniques avaient cessé d’être révolutionnaires » et où « le socialisme avait disparu du pays où il était né ». Désormais, le syndicat cumule ouvertement les fonctions de revendication et de gestion d’œuvres sociales, reprenant le rôle jusque-là rempli par des organismes mutualistes, tels les Friendly Societies, qui comptaient 3 millions d’adhérents en 1849. Une trade-union offre désormais des secours en cas de chômage, de maladie, d’accident, voire lors de la vieillesse. Ce qui suppose des cotisations relativement élevées, versées par des salariés qualifiés bien payés. Son prototype fut le Syndicat unifié des mécaniciens (Amalgamated Society of Engineers). D’autres fédérations régionales ou professionnelles se créeront également dans les années 1860, la plus célèbre étant la Junta de Londres qui jouera de fait le rôle d’une confédération nationale. Le passage du modèle de la Trade Union (syndicat professionnel) à la Trades Union (confédération inter- professionnelle) se fera progressivement à la fin des années 1880, marquée par une série de grèves victorieuses – le fait vaut d’être noté – et par l’investissement des syndicats par des ouvriers non qualifiés, ainsi les dockers londoniens. Les tendances libéralistes dans le mouvement marquent alors le pas au profit de conceptions socialistes portées par de nouveaux partis d’extrême-gauche, comme la Social Democratic Federation d’Henry Hyndman ou l’Independent Labour Party. Fédération de partis, syndicats et autres comités ouvriers, le Labour Party se constituera progressivement dans le but d’envoyer des députés au parlement, ce qu’il pourra faire en 1906. Mais il ne se convertira, en théorie, à la socialisation des moyens de production, de distribution et d’échange qu’en 1918. Les conceptions économico-politiques des Webb sont exposées dans un autre de leurs ouvrages, Industrial Democracy, paru également en 1894. Il se fonde sur les travaux menés par la Société fabienne au cours des années précédentes, dans le cadre d’enquêtes, colloques… qui déboucheront sur le Welfare State à l’anglaise – abusivement traduit en français par Etat-Providence. Dans cet ouvrage est exposé l’idéal d’une cogestion plus ou moins conflictuelle de l’économie par le patronat et les syndicats, qui trouvera son expression la plus achevée pendant la IIe guerre mondiale et dans les décennies qui suivront.

Rosa Luxemburg *, dans une charge contre Eduard Bernstein qu’elle accusait d’avoir gâté son intelligence au contact prolongé des socialistes d’outre-Manche, s’était gaussée du bourgeois anglais « au cœur large, ami des ouvriers » et du « prolétaire à l’esprit mesquin, étroitement bourgeois », qui « se conditionnent l’un l’autre ». C’est un fait que les idées libre-échangistes trouvaient un écho dans la classe ouvrière, par ailleurs fortement patriotique et désireuse de conserver à son pays les avantages commerciaux conquis sur le reste du monde. Les Webb rapportent que dans certaines industries l’échelle mobile des salaires était indexée sur les ventes. Ils pouvaient donc baisser en cas de mauvaise conjoncture.

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Comme ils l’expliquent dans la préface à la première édition de 1894, Sydney Webb et Beatrice Porter se sont appuyés sur un rapport de 1860 rédigé par la Social Science Association, mais surtout sur les archives des sociétés ouvrières, aïeules des syndicats contemporains – dont certaines remontent au XVIIIe siècle –, ainsi que sur les collections subsistantes de leurs publications. Notre édition s’est fondée sur la traduction française du politicien radical Albert Métin, parue en 1897. Trop littérale et datée, nous l’avons amplement revue et corrigée en lui adjoignant un appareil critique. Nous avons donc traduit entièrement les passages rajoutés par les auteurs dans leur seconde édition de 1920, mais parfois conservé certains autres, dont la suppression semblait dommageable (marqués par des ◊ ouvrants et fermants). Il faut porter à la décharge du traducteur le style pesant et redondant des auteurs, marqué par des répétitions et retours en arrière. Défauts qu’on a essayé de pallier en raccourcissant de nombreuses phrases chaque fois qu’il était possible de le faire sans estropier le texte. D’autre part, les copieuses notes de l’ouvrage ont été pour cette raison reléguées en fin de volume, et élaguées des moins importantes que l’on pourra toujours consulter en recherchant sur la Toile les fac-similés des éditions anglaise et française. Ce sont donc les trois premiers chapitres de cette édition de 1920 – parue à une période où les syndicats organisaient les deux tiers des salariés et où ils étaient devenus, se félicitaient les auteurs dans leur préface, « partie intégrante de l’administration publique » – qu’on va lire maintenant.

Les Nuits rouges