Eric Aunoble. « LE COMMUNISME, TOUT DE SUITE ! » - Editions Les Nuits rouges
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Eric Aunoble. « LE COMMUNISME, TOUT DE SUITE ! »

Le mouvement des Communes en Ukraine soviétique (1919-1920)

Extrait :

INTRODUCTION

« Tout appartient à tous et, dans la commune, personne ne peut désigner une chose comme la sienne, à l’exception des objets de consommation personnelle » affirmaient les délégués de la IIe Commune de Paris, installée à Brigadirovka, près d’Izioum, au sud-est de Kharkov. Dans leur déclaration de constitution, transmise le 19 mars 1919 à la Section foncière du cru, les communards agricoles précisaient que chez eux « chacun travaille selon ses forces et reçoit selon ses besoins, dans la limite des possibilités économiques de la commune ». Ignorant les réalités pesantes et les redoutables adversités auxquelles s’est heurtée le pouvoir révolutionnaire bolchévique, et qui lui imposèrent rapidement de revoir son programme à la baisse, quelques milliers de paysans pauvres choisirent en ces années de tenter d’édifier, hic et nunc, le communisme dans son acception maximale.

Ce phénomène des communes soviétiques est à peu près inconnu du public et des chercheurs occidentaux et n’est guère mieux étudié dans les anciennes républiques soviétiques. Il est vrai que, selon les statistiques disponibles à Moscou, ces collectivités, qui furent essentiellement agricoles, n’ont jamais dépassé le nombre de 2000 pour tout l’empire russe, au moment de leur plus forte implantation. On les trouvait principalement dans la partie occidentale de l’Ukraine. C’est du moins dans cette région qu’elles ont laissé les traces les plus nettes, dans les archives, les productions artistiques et la mémoire populaire. Les dossiers de la Section foncière d’Izioum gardent la trace de 32 communes. Certaines portent simplement le nom de leur village. Quelques-unes se placent sous les figures tutélaires de Rosa Luxemburg, Lénine ou Trotski. Une célèbre la Victoire sur le Capital. La commune Internationale côtoie la commune Tarass-Chevtchenko, l’Évangélique voisine avec le Drapeau Rouge ou Notre travail. Dans les premiers mois de 1919, ils sont 1845 communards qui trouvent assez de force et d’espoir pour inventer une autre façon de vivre, alors que la guerre civile fait rage partout autour d’eux.

Après la paix de Brest-Litovsk (février 1918), les troupes austro-allemandes occupent l’Ukraine jusqu’à la fin novembre. Leur évacuation s’effectue sur fond d’insurrection généralisée contre les occupants et aussi contre le régime fantoche de l’hetman Skoropadski. Dans un premier temps, les partisans du nationaliste Simon Petlioura prennent le contrôle d’Izioum avant d’en être chassés à leur tour, le 5 janvier 1919, par les Rouges. Du 20 au 24 janvier, un congrès des soviets des députés ouvriers et paysans légitime le nouveau pouvoir et élit le Comité exécutif du district. Le 6 janvier 1919, la République socialiste soviétique d’Ukraine est proclamée à Kharkov. Le 22 février suivant, la première commune est déclarée mais ne peut être enregistrée, car le nouvel Etat n’a pas encore de Journal officiel. Le numéro un ne paraîtra que le lendemain.

Ces communes n’ont pas duré plus longtemps que le premier pouvoir soviétique en Ukraine, c’est-à-dire six mois. Les derniers documents conservés par la Section foncière d’Izioum et son Bureau des communes datent des premiers jours de juin, peu avant que l’Armée volontaire du général blanc Denikine n’envahisse le district. Pourtant, bien peu de collectifs reviendront dans les fourgons des Rouges, six mois plus tard, car la situation s’est retournée. Au lieu de provoquer l’enthousiasme, les communes suscitent désormais la peur : n’y mettait-on pas en commun les enfants et les femmes ? Le rêve de quelques uns de « vivre en commune » pour édifier « le communisme tout de suite » semble s’être transformé en cauchemar pour la majorité des paysans, et pas seulement ceux qui, révoltés contre le pouvoir soviétique, n’ont qu’un mot d’ordre : « À bas la Commune ! ».

Le métier d’historien, qui suppose de rassembler et de synthétiser des sources palpables, conduit facilement à ignorer ce qui n’est pas pleinement advenu, et donc à sous-estimer la capacité innovatrice des utopies produites dans les périodes révolutionnaires. Marx mettait déjà en garde contre ce type d’évaluation quantitative en affirmant que « la grande mesure sociale de la Commune [de Paris], ce fut sa propre existence et son action ». Comme y incitaient les situationnistes, les notions de réussite ou d’échec sont inappropriées dans l’étude des révolutions : « Il faut reprendre l’étude du mouvement ouvrier classique d’une manière désabusée (...). Les succès apparents de ce mouvement sont ses échecs fondamentaux (le réformisme ou l’installation au pouvoir d’une bureaucratie étatique) et ses échecs (la Commune ou la révolte des Asturies) sont jusqu’ici ses succès ouverts, pour nous et pour l’avenir » (1), soit qu’on manquât de sources accessibles pour les décrire de l’intérieur (2). Pour établir une approche plus adéquate, il aurait fallu se placer dans la temporalité du processus révolutionnaire, ce que n’ont pas voulu, ni pu faire les auteurs qui ont écrit sur la question.

Il ne s’agit donc pas ici d’actualiser les travaux anciens en proposant une nouvelle monographie générale accumulant des données quantitatives sur toute la Russie soviétique. Au contraire, ce travail s’exerce sur un terrain étroitement délimité, non pour décrire des institutions mais pour expliquer une palette d’attitudes. Ce souci de l’infiniment petit nous conduit à faire de l’histoire au ras du sol, sinon de la micro-histoire. Comme l’écrit Jacques Revel, « la réduction d’échelle, la prise en compte de destins singuliers, de choix confrontés à des contraintes, invitent à ne point se soumettre à la tyrannie du fait accompli – « ce qui a effectivement eu lieu » – et à analyser les conduites individuelles et collectives, en termes de possibles. » On s’aperçoit ainsi que les « identités sociales sont (...) des réalités dynamiques, plastiques, qui se constituent et se déforment face aux problèmes auxquels les acteurs sociaux sont affrontés » (3).



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Notes :

(1) « Notes éditoriales », Internationale situationniste, n°7 (avril 1962).

La révolution russe, dans ce qu’elle garde de profondément libérateur, reste donc largement méconnue. Le Proletkult est confondu avec le réalisme socialiste imposé sous Staline. Les Orchestres sans chefs ou les naturistes du mouvement « A bas la honte ! » ont passé à la trappe. Dans la liste de ces « succès ouverts, pour nous et pour l’avenir », les communes nées pendant la guerre civile ne peuvent évidemment qu’occuper une place de choix, et notamment pour la raison que leur étude permet de relier les questions aujourd’hui séparées par l’historiographie. En effet, si elles ne sont pas la manifestation la plus saillante d’Octobre, elles se situent exactement à l’intersection de la révolution et du communisme, ce dernier entendu avant tout comme la construction de rapports humains égalitaires. A n’en pas douter, elles constituent le témoignage le plus achevé de la créativité révolutionnaire montrée en ces années-là.

Dans la mince littérature consacrée au sujet, ce point de vue ne prévaut pas, c’est le moins que l’on puisse dire. Soit qu’on ait évalué rétrospectivement les communes à l’aune du système soviétique achevé [[Robert G. WESSON, Soviet Communes, New Brunswick (NJ), 1963. V.V. GRIŠAEV, Sel’sko-xozâjstvennye kommuny Sovetskoj Rossii 1917-1929, M, 1976. Pour une critique historiographique complète, se reporter à l’édition électronique de la thèse.

(2) Basile KERBLAY, « Les utopies communautaires au banc d’essai de la Russie des années vingt », Revue des Études Slaves, LVI/1, 1984.

(3) Jacques REVEL, « L’histoire au ras du sol », dans Giovanni LEVI, Le pouvoir au village : Histoire d’un exorciste dans le Piémont du XVIIe siècle, Paris, 1989 ; p. XV, XXVII.